Un flux empoisonné : Fukushima est un problème américain


Mise à jour sur la situation à Fukushima

En décembre 2016, le gouvernement japonais a quasiment doublé ses
prévisions concernant les coûts de la catastrophe nucléaire de Fukushima : cette estimation de 21,5 mille milliards de yen (188 milliards de dollars) accroît encore la pression sur la Tokyo Electric Company (Tepco)pour lui faire accélérer les réformes et améliorer ses résultats. Des observateurs moins optimistes estiment que le coût total du nettoyage atteindra entre 300 et 500 millions de dollars.

Bien que 34,5 milliards de yen (309 millions de dollars) d’argent du contribuable aient déjà été consacrés à la construction d’un « mur de glace » pour empêcher les eaux souterraines de s’infiltrer dans le site de la centrale nucléaire de Fukushima No.1, la barrière gelée n’est peut-être pas à même de répondre aux attentes. En théorie le mur de glace est censé faire barrage à l’eau souterraine provenant du côté montagneux de la centrale, l’empêchant de pénétrer dans les bâtiments réacteurs. Le niveau de l’eau souterraine a rapidement augmenté et on estimait en octobre que le flux journalier dans les soubassements des bâtiments était de 310 tonnes. Ce qui ne fait pas une grande différence avec les 400 tonnes qui s’infiltraient dans les bâtiments avant la mise en place des mesures destinées à résoudre le problème de l’eau contaminée. Voir l’article du 26 novembre de l’Asahi Shimbun : Fukushima “Ice Wall “ Linchpin not living up to high hopes.

Un dirigeant ce chez Tepco décrit ainsi l’état de la centrale à la fin novembre 2017 :
Nous devons faire face à quatre problèmes : (1 réduire le niveau de
radiation sur le site, (2) arrêter l’infiltration de l’eau souterraine, (3)
récupérer les barres de combustible usé et (4) retirer le combustible
nucléaire fondu.

Sept ans après la fusion de trois cœurs, ils ne savent pas ce qui se passe
à l’intérieur. Personne ne sait, personne ne peut le savoir, ce qui est un
des plus gros risques d’une fusion nucléaire. Personne ne sait ce qu’il
faut faire.

De Fukushima à San Francisco

Il est clair que le flux continu d’eau venue de la centrale propage les problèmes de Fukushima dans l’Océan pacifique. La vie marine est peut-être en danger. Sur la Côte Ouest d’Amérique du Nord, les enfants et les adultes risquent d’en subir les conséquences (voir mon article précédent.)

L’Université de Hawaï à Manoa a publié cette année un rapport intitulé In the Wake of Fukushima : Radiocesium Inventories of Selected North Pacific Fish [Après Fukushima : inventaires du césium dans une sélection de poissons du Pacifique Nord]

Treize espèces de poissons de consommation courante pêchés dans le Pacifique Nord et disponibles localement à Hawaï ont été analysées par spectroscopie gamma pour mesurer les isotopes de cesium134 et de césium 137, isotopes dérivés de Fukushima et isotopes « historiques » [pré- Fujushima]. Tous les poissons contenaient des quantités détectables de césium 137, avec un intervalle de confiance de plus de 95 %. Trois des treize échantillons contenaient du césium 134, indicateur des rejets de Fukushima ; ce césium a été détecté avec des intervalles de confiance [IC] de plus de 95 %. La plus forte concentration de césium 134 et de césium 137 trouvée dans les espèces examinées provenait d’un thon ahi contenant 0,10±0,04 Bq/kg de césium 134 et 0,62±0,05 Bq/kg de césium 137. Le thon albacore et l’espadon contenaient également du césium 134 en quantité supérieure à l’intervalle d’incertitude à 2 sigma. 

Cinq échantillons montraient une présence du traceur de Fukushima (le césium 134) supérieure aux niveaux critiques avec un intervalle de confiance de 68 % (détection avec une incertitude de 1 sigma), mais seuls trois de ces poissons contenaient du césium radioactif, à un niveau supérieur à un intervalle d’incertitude à 2 sigma, soit un IC de 95 %. 

Cette étude suggère que près de 40 % des poissons testés et consommés aux îles Hawaï ont été récemment exposés au passage du nuage de césium radioactif provoqué par la catastrophe de Fukushima dans le gyre du Pacifique Nord.

Cette étude, qui montre que les poissons ont été en contact avec la radiation mais n’ont pas été affectés [taux inférieurs aux limites d’intervention de la FDA] n’est que le résultat de six ans d’accumulation après l’accident nucléaire de Fukushima. Étant donné que, selon les dires mêmes de Tepco, l’eau contaminée va continuer à se répandre pendant une période pouvant aller jusqu’à 80 ans, on ne peut que s’attendre à ce que les choses empirent. Nous devons dès aujourd’hui mettre en œuvre tous les moyens possibles pour réduire le fardeau inévitable auquel nos descendants auront clairement à faire face dans les décennies à venir quand la plupart des lecteurs du présent article seront probablement dans l’autre monde.

Le silence des représentants 

Malgré le flux constant de la contamination et une multitude d’inconnues, les hommes
politiques de la Côte Ouest des États-Unis gardent le silence. Pourquoi ne se font-ils pas
entendre ? J’ai quatre explications à proposer.

  1. La contamination de la nourriture et de l’eau n’est pas bonne pour les affaires. Dans
    les secteurs de la pêche, de l’agriculture ou du tourisme, les gens préfèrent ignorer
    l’inconnu quand il est question de leur budget.
  2. L’industrie militaire considère les technologies nucléaires comme indissociables de la défense et de la sécurité.
  3. Les défenseurs de l’environnement et les militants de la lutte contre le changement
    climatique voient l’énergie nucléaire comme une source d’électricité zéro-carbone.
  4. Certains scientifiques pensent que le niveau actuel de radiation n’a pas d’impact
    néfaste sur les humains, la chaîne de la vie marine ou les produits agricoles, sept ans
    après l’accident de Fukushima. Certains physiciens nucléaires parlent pour le
    gouvernement et l’industrie nucléaire.

Pour tous ces groupes d’intérêt, il est préférable à court terme de fermer les yeux et d’espérer que tout ce qui est parvenu dans l’océan va tomber au fond de la mer et y rester pour ne plus jamais remonter. Cependant le seul exemple que nous ayons, celui de Tchernobyl, montre parfaitement que les radiations prennent plusieurs années pour se manifester sous forme de cancer et autres maladies graves.

L’ampleur des dommages ne sera pas entièrement comprise avant la cinquième génération de descendants.

La plupart des membres du Congrès, des gouverneurs et des maires ont aussi intérêt à attendre le plus longtemps possible. Leur mandat sera terminé d’ici deux à huit ans. Aucun électeur ne veut prendre en considération des conséquences potentielles qui peuvent se produire dans plusieurs dizaines d’années et cela n’incite pas les hommes politiques à s’attaquer aux problèmes. Je travaille avec les hommes politiques depuis 40 ans. Nous avons surtout discuté de questions d’humanité : guerre, paix environnement. J’admire le talent dont ils font preuve pour comprendre les gens et leurs attentes.

Devenir un vrai leader : une initiative menée par la Californie

La question de Fukushima et de cette eau contaminée qui continue à se répandre dans le Pacifique est une question de valeurs éternelles. Cela inclut certes la croissance économique et la santé, mais cela va aussi beaucoup plus loin : qui va prendre la responsabilité de notre
planète ?

Cet été, je suis allé à Sacramento pour rendre visite au Gouverneur Brown. Nous nous
connaissons depuis des dizaines d’années et je l’ai toujours considéré comme une espèce
d’homme politique différente. Avec qui d’autre aurais-je pu m’entretenir d’un sujet qui
pourrait avoir des conséquences sur la vie humaine pendant les dizaines de milliers d’années à venir ? Nous avons tout deux admis qu’il fallait une nouvelle vision pour traiter de cette grave question environnementale.

Mon idée est d’organiser une Conférence internationale des législateurs. Les buts en seront
(1) de développer une nouvelle forme de leadership parmi les politiques élus, (2) de
déterminer comment investir aujourd’hui dans le domaine médical et (3) de mettre en place un système mondial pour entreposer en toute sécurité les 250 000 tonnes de déchets
radioactifs que nous avons déjà produits.

À court terme, la Conférence internationale des législateurs sensibiliserait l’opinion sur le flux constant d’eau contaminée dans le Pacifique, ce qui encouragerait de nouvelles études
scientifiques, attirerait l’attention des hommes politiques et les financements des institutions. La Conférence pourrait in fine instiller chez nos leaders le sens des grands principes. Parmi les participants, on pourrait notamment avoir des législateurs fédéraux et nationaux, des gouverneurs, des maires, ainsi que des chefs religieux et des hommes d’affaires, des scientifiques et des représentants d’organisations internationales. Les membres de la NEAA [Alliance pour l’action en cas d’urgence nucléaire] pourraient jouer un rôle de conseil essentiel en matière d’expertise nucléaire.

J’espère de tout cœur que certains députés américains des États de la côte Ouest auront le
courage de s’exprimer sur ces graves questions d’effets à long terme dans un souci de
protéger nos descendants et la planète.

In memoriam

Pour terminer, je voudrais rappeler aux lecteurs la mission héroïque et le sacrifice de Yastel
Yamada, le fondateur du « Corps des vétérans qualifiés » de Fukushima. La justification de
cette équipe était que même si les travailleurs développaient un cancer suite à leur exposition aux radiations, cela pourrait prendre 20 ans, quand leur espérance de vie n’était que de 12 à 15 ans. M. Yamada pensait que les jeunes ne devraient pas risquer leur vie pour faire un travail que les membres de son groupe pourraient effectuer eux-mêmes. Mr. Yamada est décédé d’un cancer il y a deux ans, bien plus rapidement qu’il ne l’avait escompté. Sa mission destinée à épargner de jeunes vies restera dans le souvenir des générations plus jeunes qui devront la poursuivre pour les générations suivantes.

Pour avoir plus de détails sur la vie de Yastel Yamada, cliquer ici.

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