Une nouvelle agence pour l’Amérique : l’Agence jeunesse de l’ère numérique


Akio Matsumura

Ce n’est que récemment que nos hommes politiques ont commencé à se faire à l’utilisation des médias sociaux. Le Président Obama et Hillary Clinton ont ainsi tous deux participé à l’émission humoristique Between Two Ferns pour vendre leurs idées politiques et booster leur image auprès des jeunes. Donald Trump est un utilisateur prolifique de Twitter. Mais ce n’est pas la même chose d’“avoir une assez bonne maîtrise de la culture populaire” que d’exploiter véritablement la force des réseaux sociaux mondiaux.

Et ce pouvoir des réseaux n’est plus à démontrer. Avec quelle rapidité les cyberattaques et les vols de données se sont retrouvés au cœur de la politique étrangère. (L’élection américaine, alors qu’elle est encore éloignée de plus d’un mois, semble avoir déjà été piratée.) De plus, la connectivité fournie par l’Internet permet aux idées d’atteindre des espaces éloignés géographiquement, bloqués jusqu’à une date récente ou tout simplement pas encore couverts : l’Internet permet de faire circuler aussi bien des vidéos éducatives de l’Académie Khan, les fils de discussion d’un groupe raciste partisan de la suprématie blanche que des messages séduisants des recruteurs d’ISIS.

Pour contrecarrer les tactiques de recrutement d’ISIS en ligne, le Département d’État américain (ministère des Affaires étrangères) a créé son propre service numérique afin d’identifier et de réduire au silence ou de remettre en perspective les alternatives proposées par une ISIS actuellement en difficulté. Mis à part le travail secret du FBI, de la NSA, de Cyber Command et quelques autres, c’est l’une des rares mesures publiques prises par les États-Unis pour s’engager et se défendre dans une nouvelle sphère de l’internet.

Selon Farah Pandith, ancienne haut fonctionnaire du Département d’État, ceci doit être considéré comme une preuve de concept de la nécessité d’intensifier les efforts pour éliminer l’attrait des groupes extrémistes pour les jeunes :

En se basant sur un cadre du “nous et eux”, ces groupes [ISIS, Al-Qaïda, Boko Haram, et autres] sont avisés et habiles dans leur marketing en ligne et hors ligne. Leurs consommateurs sont des enfants du numérique, partagent un sentiment de crise d’identité et cherchent des réponses auprès du Sheikh Google et ailleurs. En utilisant des voix crédibles venant de toute la planète, nous devons mettre en place des réseaux actifs du même genre et organiser des campagnes pour couvrir le monde et empêcher la diffusion de ce message séduisant. Un élément clé est de surveiller de près l’éducation religieuse et d’exercer une pression publique généralisée sur l’Arabie Saoudite et le Qatar pour que ces deux pays mettent fin à leur manière systématique d’inculquer l’intolérance vis-vis-vis de la diversité de l’Islam. (sans parler des autres religions). La mobilisation de jeunes dynamiques qui élèveraient la voix pour parler à leurs pairs permettrait de catalyser l’action différemment. 

L’Amérique emploie depuis très longtemps l’approche douce dans la bataille des idées. Elle avait ainsi, dans les premières années de son existence, envoyé en France Benjamin Franklin comme émissaire ; puis ce furent Dizzy Gillespie, Benny Goodman, et le son typiquement américain du Jazz pendant la Guerre froide. C’est à cette époque que le Président Kennedy a créé le Corps de la Paix (le Peace Corps), parce qu’il savait l’importance de créer du lien entre jeunes Américains, à travers les missions de développement à l’étranger.

Je suis moi-même le produit d’un échange étudiant international et j’ai eu des occasions remarquables de rencontrer des membres du Peace Corps.

Il y a trente ans, le représentant au Congrès du Michigan, Philip Ruppe, invita ma famille chez lui à Washington, DC. Son épouse, Loret Miller Ruppe, dirigeait alors le Peace Corps ; c’était durant la présidence de Reagan. Au cours du dîner, Mme Ruppe me demanda quelles mesures de politique étrangère américaine depuis la Seconde guerre mondiale je considérais comme les plus abouties. Je lui citai d’abord le Plan Marshall et l’Occupation du Japon. Quand j’ai dit que pour moi la troisième était le Peace Corps, elle a été surprise et m’a demandé si je voulais juste faire preuve de diplomatie. J’ai répondu que non, que j’avais toujours voulu rejoindre le Peace Corps, mais que ce n’était pas possible parce que je n’étais pas Américain. Mais par contre, j’étais membre actif de l’Association internationale étudiante.

J’ai eu une opportunité très intéressante de visiter de nombreux pays du sud-est asiatique en 1964 et j’ai pu résider dans des cités universitaires, notamment à l’Université de Saigon avant la flambée de la Guerre du Vietnam. Quoique beaucoup de jeunes Vietnamiens, futurs leaders de ce pays, ne soient pas d’accord avec la politique américaine et la guerre du Vietnam, ils avaient noué de merveilleux liens d’amitié avec des membres du Peace Corps. La mission du Peace Corps est de « promouvoir la paix et l’amitié dans le monde en remplissant trois buts : Aider les personnes des pays intéressés à satisfaire leurs besoins de volontaires qualifiés ; aider à favoriser une meilleure connaissance des Américains chez les populations desservies par l’agence ; aider à favoriser une meilleure connaissance des autres populations chez le peuple américain. »

Le peuple américain n’a pas suffisamment pris conscience du travail accompli par plusieurs générations de volontaires du Peace Corps. Je me suis souvent servi d’une analogie en comparant les rouages internes des relations étrangères avec ceux d’un véhicule : les relations de gouvernement à gouvernement fournissent le carburant qui fait marcher le véhicule des relations étrangères, mais les connexions privées entre individus lubrifient le moteur et lui permettent de fonctionner en douceur. (voir aussi : America Sets Sail : Crossing the Border toward Peace and Hope).

De même qu’Elon Musk, Google, et d’autres sont en train de réinventer la voiture d’aujourd’hui, le prochain président devrait aider à réinventer la connexion numérique en Amérique pour relier son gouvernement, sa population et le reste du monde. Je recommande au prochain président d’inviter, à la Maison Blanche, dans les 100 premiers jours suivant sa prise de fonction, une trentaine de jeunes de la génération du millénaire pour mettre en place une toute nouvelle agence de construction de la nation pour la jeunesse, qui serait fondée sur l’informatique. Ce nouveau réseau de jeunes voix américaines exploiterait les technologies émergentes de l’information et appliquerait les leçons et les valeurs du Peace Corps, de l’Américorps et de l’United States Digital Service pour redonner aux jeunes Américains un sens de l’engagement.

Dans son second discours sur l’état de l’Union, le Président Obama a rappelé que nous étions la première nation à avoir été fondée pour une idée, l’idée que chacun d’entre nous mérite d’avoir la chance de déterminer son propre destin. Le Président a insisté sur le fait que nous devons travailler à faire de l’Amérique une nation. « Soutenir le Rêve américain n’a jamais signifié rester sur ses positions. Chaque génération a nécessité des sacrifices, des luttes et une adaptation aux exigences d’un nouvel âge. » De nos jours, l’Internet est de toute évidence le moyen de transmettre les idées et en un sens, prendre pleinement la mesure du potentiel d’Internet peut nous aider à façonner notre destin.

 

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