Un nouveau type de confrontation – 25è anniversaire du Forum Mondial de Moscou


Les violents attentats qui ont fait dix-sept victimes la semaine dernière à Paris et poussé des millions de personnes à descendre dans la rue dans un esprit d’unité reflètent le nouveau type de confrontation qui bouleverse les vies, la politique et les systèmes économiques. De profondes différences en matière de religion, de culture et de style de vie font que beaucoup considèrent que leur vie est en conflit avec celle des autres et que tout le monde s’appuie de façon d’autant plus stricte sur l’idéologie. La peur, le pessimisme et le manque de confiance en l’autre sont la marque des relations humaines au jour le jour dans une grande partie du monde et imprègnent également notre politique internationale.

Le Président Gorbachev, Evgeny Velikhov, Eduard Shevardnadze, Akio au Kremlin, en 1990.

Le Président Gorbachev, Evgeny Velikhov, Eduard Shevardnadze, Akio au Kremlin, en 1990.

Au départ, il y a 25 ans, le Forum Mondial des Chefs spirituels et parlementaires organisé à Moscou, symbolisait le commencement d’une ère nouvelle d’ouverture et d’optimisme, en même temps qu’il mettait un terme à une sombre période de méfiance et de désaccords. Le Mur de Berlin était tombé deux mois plus tôt et l’Union soviétique et les États-Unis cherchaient un moyen de coopérer après la Guerre froide. Le Président Gorbatchev, fer de lance de l’ouverture de l’Union soviétique, accepta d’accueillir plus d’un millier de personnalités religieuses et politiques au Kremlin pour plusieurs jours de dialogue sur les questions globales les plus pressantes à l’époque. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, les leaders étaient à la recherche de nouvelles manières de faire avancer les choses, choisissant la conversation pour progresser, plutôt que de fermer les voies du dialogue.

Les gens ont choisi de faire confiance et de passer à travers les divisions culturelles et politiques. Au Forum Mondial, plus d’un millier de chefs religieux et politiques se sont rencontrés sur un pied d’égalité et en tant qu’individus, pour discuter des grands défis auxquels toute l’humanité se trouvait confrontée. Les vues exprimées dans le discours d’ouverture du Président Gorbatchev ont été également celles de tous les participants, notamment :

  • Javier Perez de Cuellar, Secrétaire Général des Nations Unies,
  • Gro Harlem Brundtland, ancien Premier ministre de Norvège,
  • Le Sénateur Claiborne Pell,
  • Le Sénateur Albert Gore,
  • Sheikh Ahmad Kuftaro, Grand Mufti de Syrie,
  • Immanuel Jakobovits, Grand Rabbin du Royaume-Uni,
  • Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix,
  • Carl Sagan,
  • Le Révérend Hesburgh et beaucoup d’autres.

Le contenu et le ton des conversations ont changé. Les conversations se sont tournées vers la coopération régionale, le désarmement et l’environnement. Dans son discours principal, le Président Gorbatchev a introduit l’idée d’une Croix Verte internationale et soutenu l’interdiction des essais nucléaires pour des raisons environnementales.

Chose essentielle,  les participants n’ont pas hésité à prendre des risques pour dégager une vision meilleure et plus optimiste pour le monde. Le Président Gorbatchev était conscient des risques qu’il lui fallait prendre pour faire changer l’Union soviétique de trajectoire. C’était la période de la Perestroïka  et il était disposé à passer outre les tabous religieux d’un État communiste athée, pour organiser une grande conférence impliquant des adeptes de nombreuses confessions et des membres de systèmes politiques divers. Mais comme une réunion d’urgence du Parti, coïncidant avec la cérémonie de clôture du Forum Mondial prévue à 14 heures ce vendredi-là, devait avoir lieu, on m’informa que la cérémonie de clôture du Forum Mondial devrait être annulée.

En discutant officieusement avec E. Velikhov, premier conseiller du Président Gorbatchev, nous sommes parvenus à convaincre le Président qu’un compromis était possible : le Kremlin pouvait accueillir les deux réunions ce jour-là, mais la cérémonie de clôture du Forum devrait tout simplement être retardée. Quand j’ai transmis la bonne nouvelle à nos participants, j’ai été rapidement entouré par un certain nombre de participants juifs, tous très frustrés. « Mais enfin, Akio, ont-ils dit, vous avez fait repousser la cérémonie de clôture après le coucher du soleil vendredi. Nous ne pouvons pas participer durant le Sabbat ! Vous nous avez exclus de la cérémonie. » Il était très clair que les circonstances étaient exceptionnelles et que le Parti communiste avait fait un compromis politique pour nous permettre de poursuivre notre rencontre. Alors nos amis juifs ont cherché une nouvelle interprétation pour la circonstance : ils ont formé un minyan et prié pour agir dans le sens de notre objectif commun. Et la conférence s’est terminée avec succès ce soir-là, en présence de tous les participants.

Ce petit miracle consistant à surmonter une barrière de la tradition pour le bien de la majorité illustre bien l’esprit de la conférence de Moscou et explique l’optimisme que nous ressentions alors pour commencer une nouvelle vie et lancer une nouvelle ère de politique internationale. Seule l’unité d’un minyan pouvait permettre aux participants juifs d’assister à la cérémonie d’ouverture durant le Sabbat, mais chaque homme du groupe avait dû décider par lui-même s’il allait rejoindre le minyan et prier pour cette possibilité.

Aujourd’hui je suis très inquiet de voir le territoire toujours croissant occupé par l’État islamique. Composé de différents groupes politiques et religieux, l’El recrute de manière efficace de jeunes combattants de nombreux pays à travers les réseaux sociaux et il cible les nations riches en pétrole du Moyen-Orient, des régions instables en Afrique, au Pakistan, en Afghanistan et en Chine. Nous sommes face à un nouveau type de guerre entre des nations et des groupes non nationaux. Le Pakistan en particulier, avec ses armes et ses centrales nucléaires, constitue une des cibles de l’EIIL, ce qui est particulièrement inquiétant. Où se trouve la ligne de démarcation entre les besoins économiques d’un pays et les risques potentiels d’attaque terroriste contre des centaines de centrales nucléaires ?

Nous ne sommes pas prêts à répondre à de vastes réseaux malveillants. Il nous faut, comme au Forum Mondial de Moscou, des individus disposés à prendre des risques pour le bien commun, pour tenter de transcender des barrières historiques plutôt que de les renforcer,et éventuellement réformer et remodeler les institutions qui sont censées servir de guide.

(AFP)

Photo : Des millions de personnes manifestent à Paris (AFP)

 

Nous pouvons retrouver l’esprit dans lequel nous cherchons à faire avancer les choses dans un article du New Yorker de cette semaine, où Teju Cole s’interroge sur la réaction immédiate aux violences de Paris :

La France est aujourd’hui dans la peine et le sera encore pendant longtemps. Nous partageons sa douleur. Et cela est juste. Mais il est vrai aussi que de “notre” côté, la violence se poursuit sans relâche. Il est extrêmement probable que, dans un mois, « de jeunes hommes d’âge à être incorporés dans l’armée » et bien d’autres, qui ne seront ni jeunes, ni mâles, auront été tués par les frappes des drones américains au Pakistan et ailleurs. Si l’on en juge par les frappes antérieures, beaucoup parmi eux seront innocents. Leur mort sera considérée comme naturelle et incontestable comme le fut celle de Menocchio, exécuté par l’Inquisition. Ceux d’entre nous qui sont écrivains ne penseront pas que ces meurtres ont brisé nos crayons. Mais ce genre de morts qui ne peuvent être contestées ni pleurées, sont clairement, tout autant que le massacre de Paris, le danger qui menace notre liberté [en français dans le texte] collective actuellement.

En poursuivant ce blog, nous voulons discuter et chercher des moyens de persuader nos leaders de transcender les barrières, déterminer les facteurs et les situations qui peuvent générer la confiance, et établir pour le 21è siècle un agenda qui permette aux autorités politiques et religieuses de travailler dans un même esprit en vue d’un objectif commun.

 

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