La vision de Coubertin menacée : le Japon et le Comité International Olympique


24 février 2014

Akio Matsumura

Que retenir des Jeux olympiques de Sotchi ? L’époustouflante cérémonie d’ouverture, entièrement digitalisée ? Les magnifiques tournois de hockey ? Une chute à ski bouleversante ? Quels que soient les moments que vous choisirez de garder en souvenir, des centaines de millions d’autres personnes – fières de leurs athlètes et fières de leur pays – choisiront leurs propres souvenirs après la cérémonie de clôture d’hier. Les Jeux olympiques suscitent en nous un sentiment de fierté nationale et exercent une fascination internationale.

C’est au Comité International Olympique qui supervise toutes les activités olympiques qu’il revient de prolonger cet émerveillement tous les deux ans. Son rôle est assez simple : il s’agit entre autres d’« encourager et soutenir la promotion de l’éthique dans le domaine du sport… » et d’« encourager et soutenir les mesures destinées à protéger la santé des athlètes. » Pierre de Coubertin, le père des Jeux olympiques modernes, était un humaniste célèbre, qui voyait dans la compétition et l’éducation des moyens de promouvoir la paix.

« L’important dans la vie, ce n’est point le triomphe, mais le combat; l’essentiel, ce n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu. » Pierre de Coubertin

Les dernières décennies ont apporté aux Jeux de nouveaux types de sommets et d’abîmes. On se souvient de la cérémonie d’ouverture de Beijing comme d’un triomphe, tandis que les trois bombes et les victimes des Jeux d’Atlanta resteront une tragédie dans les esprits. Le terrorisme hante les Jeux depuis bien plus longtemps, mais le spectre du terrorisme semble encore plus menaçant pendant les grands événements internationaux, surtout depuis le marathon de Boston en 2013. Au cours des 13 dernières années, presque tous les pays ont pris des mesures pour limiter le risque de terrorisme et individuellement, nous sommes davantage conscients de cette menace.

Le Japon va devoir faire face à des risques supplémentaires quand Tokyo recevra les Jeux olympiques d’été. Le Premier ministre Abe a affirmé à l’ex-président du CIO, Jacques Rogge, et au reste du Comité Olympique que le Japon était en de bonnes mains. Les Jeux, a-t-il déclaré, remonteront le moral et l’économie d’un Japon mis à mal par le séisme du 11 mars 2011 et le désastre nucléaire qui s’en est suivi.

 

Je conçois que cet événement puisse apporter espoir et avantages financiers à une nation en plein rétablissement, mais il va également attirer l’attention sur elle et la venue d’athlètes de niveau mondial, pas très loin au sud de la préfecture de Fukushima ; une région qui est encore confrontée aux radiations et aux problèmes de sécurité des déchets nucléaires issus de l’accident. Les progrès du rétablissement japonais depuis l’accident nucléaire et les effets possibles sur la santé de nos athlètes – doivent rester en tête des préoccupations du Comité International Olympique.

Les risques (1) d’actes violents, comme une attaque terroriste, et les risques (2) d’accidents nucléaires et d’exposition aux radiations n’ont rien à voir l’un avec l’autre et le CIO doit les considérer séparément. Mais il doit absolument les prendre en compte. Pour faire avancer la réflexion, j’ai demandé leur opinion sur ces points à plusieurs professionnels issus de différents domaines.

Scott Jones, est un ancien officier de marine à la retraite. Il est titulaire d’un doctorat en Études internationales, fut aussi pilote responsable du largage de bombes nucléaires et a servi durant la guerre de Corée et celle du Vietnam :

Contrairement à la préparation militaire, les radiations silencieuses, sans odeur et invisibles ne touchent pas nos sens. Une simulation de combat avant déploiement est dangereusement réaliste, mais elle en vaut la peine quand l’ennemi s’engage et que la mort menace de près. Se préparer à répondre à la menace de radiations nucléaires émanant d’un ensemble de réacteurs endommagés à des centaines de kilomètres est un exercice purement intellectuel. Le défi psychologique posé est important et nécessite des connaissances scientifiques et médicales sur les conséquences des rayonnements, une pleine confiance dans les autorités responsables de l’exactitude des mesures, de la publication des niveaux de radiation et de la mise en œuvre  d’ordres d’évacuation planifiés d’avance. Si ces plans n’ont pas été développés et rendus publics, l’élément essentiel que constitue la confiance n’existe pas.

Helen Caldicott est pédiatre, spécialiste de la mucoviscidose et présidente fondatrice de Physicians for Social Responsibility [Médecins pour une responsabilité sociale] qui, avec un regroupement plus large de médecins, a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1985. Début 2014, elle a envoyé une lettre au Président du CIO, Thomas Bach, et aux membres du comité directeur, les exhortant à mettre en place une équipe indépendante d’experts en biomédecine pour évaluer les risques : 

Certaines parties de Tokyo même sont contaminées par la radioactivité suite aux retombées de l’accident de Fukushima Daiichi il y a trois ans. Des échantillons récoltés au hasard dans les appartements, dans la mousse des toits et le sol des rues, ont été testés pour divers éléments radioactifs et se sont avérés hautement radioactifs. Cela signifie que les athlètes seront obligés d’inhaler ou d’ingérer de la poussière radioactive qui émet des rayons alpha, bêta et/ou gamma (comme les rayons-X)émanant de la contamination du sol et des rues.
Une grande partie de la nourriture vendue à Tokyo est contaminée par des polluants radioactifs, car, à l’instigation du gouvernement japonais, elle provient de la préfecture de Fukushima. On ne peut pas goûter ni sentir les éléments radioactifs dans ce qu’on mange et la surveillance de chaque denrée à consommer n’est pas envisageable.

Gordon Edwards, docteur en physique et président de la Coalition canadienne pour la responsabilité nucléaire (CCNR), lauréat du Prix de l’avenir sans nucléaire 2006 :

La contamination radioactive due à la catastrophe de Fukushima ne relève pas d’une motivation politique quelconque ; elle n’est pas le résultat de manœuvres malveillantes dans un but spécifique. Ce n’est pas non plus une menace en suspens qui peut ou non se produire, mais un danger réel qui existe déjà et que nul ne peut éviter. Nous avons ici une situation malsaine qui concerne tous les participants. Ignorer ce risque « courageusement » ne servira aucunement à prévenir de futures catastrophes nucléaires. C’est faire preuve de témérité plus que de courage que de s’exposer soi-même ou sa famille à la contamination radioactive quand ce n’est absolument pas nécessaire. La question fondamentale est la suivante : Comment peut-on considérer comme raisonnable d’organiser un événement sportif dans un endroit dont on sait parfaitement qu’il est contaminé par des cancérigènes provoqués par l’homme ? Viendrait-il à l’idée des organisateurs des Jeux olympiques de choisir un lieu de rencontre qui serait connu pour avoir un taux élevé de fibres d’amiante dans l’air ? Qu’est-ce qui peut justifier leur décision ? Si effectivement ils ont une bonne raison d’avoir fait ce choix, on peut alors peser le pour et le contre. S’il n’y a aucune raison, alors aucun avantage ne peut contrebalancer l’augmentation du risque.

Steven Starr est le directeur du Programme scientifique du laboratoire clinique de l’Université du Missouri et ancien membre du conseil d’administration de l’association de médecins Physicians for Social Responsibility:

Tokyo  a été lourdement contaminé par les vents chargés de radioactivité qui ont traversé la majorité du Japon après la triple fusion des réacteurs de Fukushima Daiichi. Le sol et les terrains dans Tokyo même et dans les environs contiennent d’importants taux de radioactivité. Les radiations sont invisibles et souvent les conséquences sanitaires sévères d’une exposition n’apparaissent qu’après de nombreuses années. Il sera donc impossible de savoir si l’exposition aux radiations émises à Fukushima est la cause de la leucémie ou du cancer qui se déclarera des années après que les Jeux ne seront plus qu’un lointain souvenir. Parce que les radiations sont imperceptibles pour nos sens, il est très facile de prétendre qu’elles n’existent pas et qu’elles n’ont pas d’importance. C’est ce que fait le gouvernement japonais, avec la bénédiction de l’industrie nucléaire. On vous répète que l’énergie nucléaire est « sûre » et « propre ». Qu’importent les zones d’exclusion inhabitables et les 140 000 réfugiés nucléaires japonais qui ont perdu leur foyer.

Steve Evans est le Président du Therapeutics Research Institute, un centre spécialisé dans la recherche sur les soins alternatifs aux patients:

Pour réduire la probabilité d’attaques terroristes et parvenir à un niveau de risque moindre et plus acceptable, les aéroports et les grandes manifestations publiques se prêtent à la gestion des risques. En revanche, Fukushima est la proie de toutes sortes d’évènements sur lesquels nous n’avons absolument aucun contrôle. C’est un cas de risque complètement ingérable. Nous pouvons ne pas accepter les risques gérables à condition de mettre suffisamment d’argent et d’énergie dans la gestion de ces risques. Mais ce genre de stratégie n’a pas d’équivalent pour les risques ingérables et si ces risques ingérables présentent en outre des taux potentiels de catastrophe énormes, il semble insensé de les prendre.

Le Comité International Olympique subit des pressions de la part du Japon et des autres nations qui mènent des programmes nucléaires pour ignorer les problèmes incessants de Fukushima et leur impact pour les Jeux de 2020. Éluder cet aspect des Jeux de Tokyo revient à mépriser la santé des athlètes et la vision de Pierre de Coubertin qui a fait des Jeux olympiques l’entreprise réussie et exaltante que nous venons de voir à Sotchi et que nous espérons voir se poursuivre encore longtemps.

En démocratie, il n’existe pas de pouvoir absolu. Comme dans le jeu pierre, feuille, ciseaux aucun des trois partenaires n’a de pouvoir absolu individuel. Les résultats dépendent toujours de la tactique des adversaires. Il est absolument essentiel que le CIO envoie rapidement à Tokyo, dans les six ans qui viennent, une équipe indépendante d’experts en biomédecine pour évaluer la situation.

 

 

 

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